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Il me semble qu’il y a bien longtemps déjà que mon père a été condamné; mais, vois-tu, cela fait à peine quelques mois. Cependant, je me rappelle en détail ce qui s’est passé lorsque les Patriotes ont commencé à faire pression sur le gouvernement.
Je vivais alors sur une terre agricole qu’on appelait Sault-aux-Récollets avec mon père, Pierre-Hector Morin, et mes frères Achille et Lucien, ma mère étant morte à la naissance de ce dernier. Je n’avais plus de soeurs, les deux ayant été emportées par le choléra qui ravageait les familles du Bas-Canada depuis l’arrivée des immigrants irlandais. Mon père était agriculteur mais également député à la chambre d’Assemblée du Bas-Canada. Il travaillait beaucoup et n’avait plus de temps pour s’occuper de sa terre, c’est pourquoi je le remplaçais. Pierre-Hector était un homme très instruit ; il connaissait l’anglais et le français, savait lire, écrire et compter, ce qui était plutôt rare pour un agriculteur ; c’est en parti pour cette raison qu’il avait été élu à la Chambre. Il n’était pas avare de ses connaissances et nous enseignait tous les soirs, avec le plus de précision possible, ce qu’il savait. Nous n’avions que deux livres à la maison, mais il y tenait comme à la prunelle de ses yeux. De plus, il nous communiquait sa fierté pour ce qu’il considérait comme sa patrie d’origine : la France. Il en parlait avec aisance puisque que feu Théodore Morin, mon grand-père, lui en avait parlé durant toute son enfance. En effet, Théodore a été le premier de notre famille à venir s’installer en Nouvelle-France en 1754, il avait donc laissé derrière lui son histoire et sa famille et en gardait un souvenir très présent qu’il avait religieusement transmis à mon père.
Notre vie était plutôt routinière, ponctuée cependant de petits bonheurs et de plaisirs vécus en famille, mais tout a radicalement changé lorsque le parti Patriote, avec à sa tête Louis-Joseph Papineau., fondé quelques années auparavant, soit en 1834, a entamé sa bataille sans merci contre le gouvernement. Au début, ce furent quelques assemblées populaires pour dénoncer le gouvernement auxquelles mon père participait souvent. Elles furent toutefois interdites par le gouverneur, Gosford. Malgré leur interdiction, les assemblées continuèrent et les Patriotes incitèrent même la population à boycotter les produits anglais pour forcer le gouvernement à agir. Ce que les Patriotes réclamaient, c’était la responsabilité ministérielle. Ils voulaient que la population ait un réel pouvoir au sein de leur gouvernement, ils revendiquaient le droit de nommer les ministres et d’avoir un droit de regard sur les dépenses du gouvernement. Pour protester, ils refusèrent de voter le budget, paralysant ainsi le gouvernement. Leur requête était justifiée, selon moi, mais le gouverneur et Londres ne l’entendaient pas ainsi. Aussi, le gouverneur avait-il dissout la chambre d’Assemblée de façon définitive parce que les députés anglais et français ne s’entendaient pas et ne parlaient d’autre chose que de la question du gouvernement responsable. Après cette action du gouverneur, les assemblées populaires se sont multipliées et, à St-Charles, Nelson a émis un appel aux armes formulé ainsi : "...il est temps de faire fondre les cuillères de plomb pour en faire des balles de fusils..." . À partir de ce moment, la population s’est mise à échafauder des plans de révolte et le premier affrontement a eu lieu à Montréal. Mon père y a participé avec Achille et Lucien. J’ai accepté leur choix, mais j’avais une peur terrible qu’ils ne rentrassent pas le soir, qu’ils fussent blessés ou pire, qu’on les retrouvât morts. Je vivais dans l’angoisse, mais je ne pouvais pas m’objecter à leur choix parce qu’ils croyaient fermement en ce qu’ils défendaient. J’avais choisi de ne pas me battre, non pas parce que j’étais indifférent à la cause, mais plutôt à cause de ma nature pacifique : je préférais entretenir la terre et la préparer pour les jours meilleurs. Cependant, après cette bataille, le gouverneur a émis des mandats d’arrêts contre les chefs patriotes, ce qui n’a pas empêché d’autres batailles où, presque toujours, les défaites étaient encaissées par les Patriotes, à l’exception d’une bataille à Saint-Denis. À la suite de ces échecs désastreux, Louis-Joseph Papineau s’est enfui aux États-Unis et les Patriotes ont tenté de se faire oublier. Quelques uns furent déportés vers les Bermudes, d’autres réussirent à s’enfuir aux États-Unis. L’année suivante, il y a eu encore quelques tentatives de soulèvement avec les frères Chasseurs (ces Patriotes enfuis aux États-Unis), mais elles se sont soldées par un échec total. Le pire est arrivé au mois de décembre 1838 alors que près d’un millier de personnes ont été arrêtées y compris mon père et mes deux frères pour avoir participé aux combats avec les Patriotes. Ces personnes étaient en attente d’être grâciées, exilées ou pendues.
Que pouvais-je faire ? Ma famille entière, du moins, ce qu’il en restait, se trouvait en prison et mon père avait été condamné à mort pour avoir été un des piliers du mouvement patriote. J’étais effondré. Mes deux frères ne savaient pas ce que le sort leur réservait, mais j’avais grand peur qu’ils ne subissent le même sort que notre père. Je me retrouvais seul au monde, orphelin et sans famille. Je visitais mon père tous les jours profitant de nos derniers moments ensemble, et, à l’approche de son exécution, il m’a fait part de sa dernière volonté. J’étais fort ému et triste, mais je ne l’ai pas empêché de vider son coeur. Comme mon père savait qu’il ne lui restait que quelques jours à vivre et que Achille et Lucien seraient probablement déportés en Australie, il désirait que je vive avec des gens de ma famille, qui parlaient français et qui pourraient m’accueillir avec plaisir. Aussi avait-il ébauché mentalement un projet aussi insensé que surprenant et auquel je n’aurais jamais pensé.
Malgré la souffrance qui m’accablait, j’ai écouté jusqu’au bout le récit rocambolesque que me narrait mon très cher père. Lui qui connaissait la France par les récits détaillés de mon grand-père et par une carte, qu’il avait achetée chez un marchand dans le port de Montréal, voulait que je m’embarquasse sur un navire en partance pour l’Europe et que je me rendisse en France pour y rechercher les descendants de mes ancêtres ! Pris de court par l’audace d’un tel projet, j’ai cru d’abord à la folie de mon père causée par l’anxiété, la peur et la fatigue, mais je me suis bien vite rendu compte de la lucidité totale dont il faisait preuve. Ma réaction première l’a attristé mais il m’a convaincu assez rapidement de croire en son projet et lorsque je l’ai quitté ce jour-là, ma vie venait de prendre un nouveau tournant, j’avais maintenant un but à atteindre et je devais le poursuivre jusqu’au bout étant lié par la promesse faite à mon père de réaliser sa dernière volonté en y mettant toute mon énergie. Je suis retourné le voir chaque jour à la suite de cet entretien, car je devais régler avec lui tous les détails de mon départ, tout en profitant de nos derniers moments d’intimité. Nous partagions un même but, nous unissions nos forces pour un même objectif et jamais il ne m’avait semblé être aussi proche de mon père. Mes deux frères avaient été mis au courant et approuvaient totalement son idée mais m’avaient demandé de laisser la maison aux soins de madame Henriette Allarie, notre voisine qui avait pris soin de nous depuis la mort de notre mère, au cas où ils seraient libérés pendant mon absence. J’ai accepté, avec l’accord de mon père qui désirait autant que moi que notre maison ne tombât pas aux mains des autorités anglaises. J’étais peiné de quitter mes frères sans savoir ce qu’il adviendrait d’eux et je leur ai fait promettre de tenter par tous les moyens de me retrouver s’il advenait qu’ils soient libérés. Cependant, j’ai dû bien vite commencer mes préparatifs car je prévoyais partir le jour fatidique de la pendaison après avoir fait les dernières salutations à mon père et à mes frères pour ne pas trop souffrir de la cruauté du destin qui m’attendait.
Tout d’abord, j’ai décidé d’aller retirer tout l’argent que mon père avait à la banque. Pour cela, j’ai mis son plus beau costume et me suis dirigé vers la grande banque qui portait le nom de « Bank of Montreal ». Je n’y étais allé qu’une seule fois dans mon enfance, je ne savais donc pas très bien à quoi m’attendre, ni quel accueil je recevrais de la part des dirigeants de l’établissement. Je suis donc entré dans cette vaste et riche bâtisse où j’ai demandé à qui je devais m’adresser pour fermer un compte. Cette entrevue a été atroce, en partie à cause de la situation de mon père et de mes deux frères, mais surtout parce que les dirigeants de la banque étaient anglais, donc les ennemis des Canadiens-Français. On me demanda où était mon père et pourquoi il n’était pas venu en personne, pourquoi il voulait fermer son compte, et d’autres questions encore…Ce fut un véritable interrogatoire! J’ai finalement quitté la banque avec un montant de cinquante-cinq dollars en poche, les économies de toute une vie. J’ai dû m’arrêter un instant le long de la route pour reprendre mes esprits et laisser s’échapper la frustration que j’avais gardée en moi durant l’entrevue. Tu ne peux t’imaginer comment ces banquiers - que je n’avais jamais vus mais qui, seulement parce qu’ils connaissaient mon père et sa position politique ainsi que la récente annonce de son exécution - m’ont fait passer le pire moment de ma vie! Ils m’ont humilié devant les nombreuses personnes présentes dans la banque et m’ont traité comme un mendiant venu quémander à leur porte. J’avais la rage au cœur et je haïssais du plus profond de mon être ces gens que je venais de rencontrer. Il me semblait que durant cette heure passée, je venais de comprendre la souffrance du peuple canadien-français désirant acquérir et conserver ses droits et son autonomie. La Rébellion passée prenait maintenant tout son sens et je ne pouvais plus vivre dans un pays où j’étais traité comme un moins que rien. J’avais plus que jamais le désir de partir et d’accomplir la promesse faite à mon père. Dans cet état d’esprit, je suis retourné finalement chez moi et exténué, je me suis immédiatement endormi.
Le lendemain, j’avais force choses à faire. J’ai commencé tout de même ma journée par une visite à mon père et mes frères. Je leur ai parlé longuement de la souffrance endurée lors de l’entrevue de la veille, sans m’étendre trop sur les détails car je savais qu’eux-mêmes souffraient énormément à l’idée du sort terrible qui les attendait. Ensuite, je me suis dirigé vers le port pour y trouver un navire acceptant de m’engager comme matelot pour la traversée. Évidemment, il n’y avait pas de navires français, étant donné que l’ex-colonie française avait coupé tous les ponts avec son ancienne métropole qui l’avait abandonnée aux mains des Anglais. Je ne partageais pas ce sentiment de frustration vis-à-vis de la France, toujours est-il que je n’ai pas pu trouver un bateau français. Comme je parlais assez couramment l’anglais, grâce à mon père, je me suis informé auprès des membres de l’équipage des navires marchands anglais s’il y avait quelques places disponibles. J’ai obtenu une place comme aide-cuisinier sur un navire de marchandises qui partait pour l’Angleterre, le 12e jour du mois d’avril. J’ai dû donc me résoudre à rester au pays encore quelques semaines, étant donné que les navires ne pouvaient quitter le fleuve avant le dégel des eaux. J’avais donc un peu plus de temps pour me préparer, mais mon séjour au Bas-Canada s’étirait ainsi que ma peine.
J’avais peu d’argent, mais j’en avais assez pour m’assurer une place dans un navire. Il me restait à faire mes malles et à planifier à quoi je m’emploierais jusqu'à mon départ. Pour l’instant, il me restait plusieurs détails à régler avec Henriette concernant la maison et les meubles. Je me suis donc occupé de cela durant la semaine qui a suivi. Je continuais tout de même à entretenir la maison et la terre mais le mari d’Henriette commençait déjà à s’en occuper. J’ai donc tenté de me trouver du travail près de la prison pour pouvoir facilement visiter ma famille. J’ai trouvé un petit emploi chez le cordonnier. Je nettoyais son atelier et je l’aidais à cirer les chaussures en échange d’un logement et de nourriture.
Cette maigre lumière dans mon ciel si sombre fut rapidement éteinte par l’arrivée du jour de la pendaison. Mes frères provisoirement libérés et moi passions nos journées entières auprès de mon père (sauf lorsque je devais me rendre chez le cordonnier) qui nous parlait, comme au bon vieux temps de sa France et de son père. Nous nous plaisions à l’écouter mais les heures défilaient trop rapidement et ce matin-là était le dernier que je vivais avec mon père. Lui-même semblait ne pas avoir dormi, écrivant à tous ceux qu’il connaissait et redoutant la vue de l’échafaud. Il semblait vieilli de plusieurs années et le chagrin creusait ses joues et ridait son front. Il avait les traits tirés et sa chevelure avait perdu tout éclat. Il tenait cependant à ce qu’on parlât de mon voyage en France. Je n’avais pas envie de planifier mon escapade vers l’inconnu, j’avais le cœur serré comme dans un étau et j’avais peine à articuler. Mon bien-aimé géniteur sortit de sa poche un pendentif et me le tendit. Encore une fois, il s’est lancé dans ses récits favoris malgré les larmes qui embuaient ses yeux. Ce médaillon, dont il me faisait cadeau, lui avait été remis par mon propre grand-père qui lui-même l’avait reçu de son père. En fait, ledit médaillon appartenait à la famille depuis plusieurs générations et il me permettrait donc de me faire reconnaître par mes cousins français. Un petit cahier accompagnait le bijou. Il contenait un manuscrit représentant mon arbre généalogique, des dessins et des écrits pouvant m’aider, en France, à retracer le village et la maison familiale. J’ai fait une dernière fois des adieux à mon père et un garde est venu le quérir pour l’emmener vers sa destinée. Nous nous sommes embrassés à nouveau et je lui ai refait ma promesse d’accomplir sa volonté. Il a été menotté et poussé hors de sa cellule. C’était plus que je n’en pouvais supporter. J’ai rejoint mes frères et nous avons assisté au courageux départ de mon père. Je vais vous épargner les détails de sa mort car ces souvenirs sont encore douloureux pour moi. Toujours est-il qu’après le triste trépas de Pierre-Hector Morin, j’ai passé la journée avec mes deux frères que je n’avais pas souvent vus les semaines précédentes. Pendant les jours qui ont suivi, je tentais d’oublier ma peine en bûchant sans relâche. Je travaillais chez le cordonnier, j’allais visiter madame Allarie et je l’aidais à s’occuper de ses enfants, je lui faisais des commissions et je visitais régulièrement mes frères. J’essayais de remplir mes journées pour oublier mes sinistres souvenirs, mais mon père restait toujours au fond de mon cœur et je pensais très souvent à lui, surtout le soir avant de sombrer dans un sommeil agité. Les semaines ont ainsi passé lentement mais le jour du départ est arrivé quand même. Aussi surprenant que cela pût paraître, j’avais moins envie de partir, peut-être un peu parce que je me complaisais dans ma routine, j’étais habitué à mon rythme de vie, mais surtout parce que j’avais peur de l’inconnu. Je redoutais maintenant ce départ car je n’apercevais que les côtés négatifs de mon expédition. Le navire sur lequel j’allais partir pouvait échouer lors d’une tempête, je pouvais mourir d’une maladie contractée à bord ou pire, je pouvais ne pas trouver l’endroit que je cherchais et errer pendant des semaines pour finalement mourir de faim. Toutes sortes d’idées, plus sordides les unes que les autres envahissaient mon esprit. Mais en regardant le médaillon que mon père m’avait donné je pensais à lui et je reprenais confiance, me rappelant à quel point lui-même était convaincu du succès de son propre plan. Je n’avais pas le droit d’abandonner avant d’avoir essayé. C’est pourquoi, le 12 avril de cette même année, je me suis embarqué sur un navire qui devait me mener vers mon destin. Le matin, avant mon départ, j’étais allé faire mes adieux à mes frères et j’avais promis de leur écrire pour savoir ce qu’il adviendrait d’eux et leur expliquer comment me retrouver si on leur accordait la liberté. Nos adieux étaient empreints de grande émotion mais nous nous sommes quittés en gardant l’espoir de nous retrouver un jour. J’ai pris toutes mes affaires et mon argent et je suis monté à bord de l’immense embarcation à voiles amarrée au quai dans le port de Montréal. Je devais m’adapter à mon nouveau mode de vie, me familiariser avec le tangage incessant du bateau et surtout ne jamais oublier de parler anglais. Je n’avais qu’un grabat dans une cabine occupée par d’autres membres de l’équipage et je devais préparer les repas avec le cuisinier. Cette situation n’était que temporaire et devait durer entre deux et trois semaines. Nous avons quitté le port vers onze heures. Madame Allarie était venue me dire adieu avec son mari et ses quatre enfants. Je les ai salués du haut du pont jusqu'à ce que je ne pusse plus les distinguer dans la foule amassée sur le quai pour observer notre départ. Je me suis tourné alors vers le large, impatient de découvrir ce que l’avenir me réservait.
Cela a pris trois longues et pénibles semaines de tempêtes et de vents violents avant que notre bateau n’atteignît l’Angleterre. Le jour où on a aperçu la terre a été l’un des plus beaux de ma vie. Je m’étais levé très tôt car une sensation d’excitation extrême m’empêchait de sombrer dans le sommeil. La mer était d’huile et le soleil venait à peine de se lever. Le capitaine était déjà sur le pont et scrutait l’horizon. Il semblait ravi. Je me suis rapproché de lui pour essayer de comprendre ce qui le mettait de si bonne humeur. J’ai vu alors...la terre. Au loin, j’apercevais la côte ouest de l’Angleterre. J’approchais du but, j’allais bientôt toucher cette chère Europe dont j’avais si souvent entendu parler. J’étais tellement heureux, que j’ai commencé à danser sur le pont. Le capitaine, surpris, s’est mis lui aussi de la partie, soulagé qu’il était d’avoir pu ramener son bateau à bon port malgré les mauvaises conditions de navigation. Après ce petit accès de joie, je suis descendu à ma cabine pour y ramasser mes quelques effets personnels. Quelques heures plus tard, je débarquais sur le continent européen. J’avais accompli la première partie du voyage, sans doute la plus difficile. J’ai fait mes adieux à l’équipage et je suis allé à la recherche d’une auberge où je pourrais me reposer un peu. J’étais tellement épuisé que je ne me souviens même pas du nom de la ville où nous avions débarqué. Je suis entré dans la première auberge que j’ai vue, j’ai loué une chambre et j’ai dormi au moins deux jours durant.
Lorsque je me suis réveillé, je ne savais plus où j’étais et cela m’a pris quelques minutes avant de me rendre compte que je n’étais plus sur le navire. Il m’a fallu quelques jours pour trouver un bateau qui pourrait m’emmener en France. On m’a suggéré fortement de me rendre à Douvres. Là, je pourrais sûrement trouver un navire en partance pour la France. D’ailleurs, à cet endroit, on disait que les deux pays étaient si près que le trajet par voie maritime ne serait pas très long. Je préférais, en effet, que cela ne prit pas trop de temps : je venais à peine de terminer un voyage très mouvementé et mon pauvre corps n’était pas habitué à de telles activités. Je me suis donc empressé de quitter ce pays dont je ne connaissais à peu près rien, sinon qu’il était proche de la France. Mais c’était ne pas tenir compte des aléas qui n’ont cessé de compliquer mon entreprise : les routes, couvertes d’ornières, étaient souvent impraticables, je devais souvent demander si j’était dans la bonne direction… Bref, cela m’a fait perdre plusieurs jours! Mais je suis parvenu tout de même à mon but. Je me suis reposé un jour ou deux avant de me mettre à la recherche d’un navire prêt à appareiller en direction de la France. Je n’ai eu aucune difficulté à trouver une place sur un clipper qui se rendait où je désirais aller. Le départ était prévu pour le lendemain. Je suis retourné à l’auberge où je séjournais pour me préparer.
Le matin du départ, je suis arrivé très tôt sur le bateau car je ne pouvais pas dormir, la terre de mes ancêtres étant si près de moi. Lorsque nous avons quitté le port, je n’avais personne à saluer du haut du pont, mais je savais que bientôt, je retrouverais les miens et je pourrais à nouveau parler la langue que j’avais apprise de mon père : le français. C’est avec un cœur rempli d’espoir que j’observai les sillages que notre passage creusait dans la mer.
Je suis arrivé à Calais au petit matin. La traversée depuis l'Angleterre avait été plus qu'éprouvante. Il avait plu toute la nuit et un vent violent balayait le large, déchaînant les flots contre le navire. Femmes, hommes, enfants, tous étaient descendus au fond des cales. J'avais, malgré cet enfer, décidé de rester sur le pont. Je voulais tellement voir la terre dont mon grand-père avait bercé mon enfance, que ni la pluie, ni le froid, ni le vent ne pouvaient avoir raison de moi. J'étais transi, trempé jusqu'aux os, luttant de toute ma volonté contre le sommeil et le froid. Le médaillon que mon père m'avait confié avant sa mort, accroché à mon cou, semblait me donner une force de vivre, un peu comme celle du soldat qui retrouve sa maison après des jours et des jours de marche. Seul le capitaine était resté près de moi, inquiet de voir cet homme étrange sur le pont. C'était un quinquagénaire, petit et trapu. Sa luxuriante barbe grise cachait presque son regard empreint d'une grande humanité. Il s'est adressé à moi dans un français approximatif - sans doute était-il anglais - en me montrant une infime lueur rouge au loin. « C'est le phare qui marque l'entrée du port de Calais, si Dieu le veut, nous y serons dans quelques heures, » m’a-t-il dit. Il a levé ensuite la tête, l'air soucieux. Les voiles alourdies par les pluies incessantes ne parvenaient plus à prendre le vent et le cordage tirait les vergues vers le bas, risquant à tout moment de rompre les attaches. Combien de temps est-il resté ainsi le regard tourné vers les grandes voiles carrées ? Il était comme hypnotisé, enfin il m’a regardé de nouveau et m’a dit:" Voyez-vous jeune homme, j'ai fait le tour du monde avec ce vieux clipper américain, mais une mer comme celle-là, je n'en ai que rarement rencontrée !" Au loin, à droite de la lumière rouge, on distinguait une masse blanchâtre. "Ce sont les falaises du cap Blanc-Nez, m’a-t-il dit, et si le vent ne faiblit pas nous risquons de nous y échouer." Sans un mot, il m’a quitté pour aller rejoindre son second à qui il avait confié la barre. J’ai dû alors m'assoupir car lorsque j'ai ouvert les yeux, le pont était rempli de monde, la pluie avait cessé et le vent faibli. Un timide soleil faisait même son apparition, illuminant les bâtiments rouges du port de Calais. Le reste de mon histoire, tu la connais : j'ai cherché longtemps sur le port une auberge pour la nuit, et c'est là que j'ai vu ta vitrine avec cette réclame pour une liqueur nommée "Chartreuse". Mon père, avant d'être emprisonné, m'avait donné un livre qu'il tenait lui même de son père. C'était le seul document que mon grand-père avait pris avec lui en quittant la France pour le Québec, et c'est dans cet ouvrage qui parlait de son village natal, Voiron, que j'avais découvert ce nom Chartreuse. On y racontait que des moines vivaient dans un monastère et qu'ils y confectionnaient un élixir auquel ils avaient donné le nom de leur ordre : les Chartreux. « C'est la providence qui t'a mis sur ma route mon ami, » m’a dit mon interlocuteur quand j’ai fini de lui conter mon récit. « Mais, a-t-il repris, cela fait bientôt une heure que je t'écoute et je ne connais toujours pas ton nom ». En effet, j’avais tellement hâte de rencontrer quelqu’un à qui je pourrais m’adresser que je n’avais même pas pris le temps de me nommer. Je lui ai alors répondu : « Je m'appelle Gabriel Morin et je viens retrouver la terre de mes ancêtres. » L’homme qui se tenait devant moi semblait tout ému comme si un miracle venait de se produire. Je m’interrogeais sur la cause profonde de cette émotion quand il a poursuivi : « J'ignore si la Providence a quelque chose à voir dans notre rencontre, mais ce qui est sûr c'est que tu as eu une chance énorme de me trouver. Vois-tu, Calais est environ à 200 lieues du village de ton grand-père et je suis moi-même originaire de cette région, mais ayant épousé une fille d'ici, j'ai repris l'auberge de mes beaux-parents après leur mort. La réclame pour l'élixir de Chartreuse, c'est une manière pour moi de me souvenir du village. Je dois bien être le seul de cette ville à connaître Voiron! » Que ne fut pas ma surprise en entendant ces mots ! Moi qui croyais devoir errer en France interminablement à la recherche de Voiron sans savoir où aller et voilà que je me retrouvais en face d’un homme qui était originaire de ce coin de pays ! Finalement, le projet de mon père n’était pas aussi fou que je l’avais d’abord cru et allait peut-être se réaliser bientôt...
L'aubergiste m’a reçu chez lui, comme si j'étais de sa famille. Sa femme avait toujours vécu dans le nord de la France et c'est là qu'il l'avait connue en faisant son service militaire. Ils avaient eu trois enfants dont une fille à peine plus jeune que moi avec qui je passais de longues journées à parler de la France. En fait, elle ne connaissait que sa région, le Nord; une fois seulement elle était allée jusqu'à Arras afin de visiter une tante mourante. Elle avait été surprise de la noiceur de cette ville. Les murs des maisons, très proches les unes des autres, étaient noirs. Dans cette région si plate, les seules montagnes existantes étaient noires elles aussi. Son cousin lui avait expliqué qu'il s'agissait du résidu de charbon qu'on stockait tout près des mines. Et ce qui l'avait le plus marqué, c'étaient justement les mines, des puits immenses au-dessus desquels brûlait nuit et jour une flamme orange. Les hommes qui remontaient de la mine semblaient venir de l'enfer. Ils étaient noirs eux aussi, de la couleur du charbon et leurs yeux hagards semblaient inquiets de revoir la lumière du jour.
Claire, la fille de l'aubergiste, est devenue mon guide dans ce port que je ne connaissais pas. Débarqué il y a maintenant un mois, je n'avais pour ainsi dire plus d'argent pour vivre. Comment allais-je pouvoir faire, pour aller jusqu'à Voiron? Jamais je ne pourrais payer la diligence !
Il me fallait trouver du travail pendant quelque temps, avant même de songer à repartir. Un jour, un ami de l'aubergiste voyant mon physique de bûcheron, m’a proposé de décharger la marchandise des navires arrivant de Douvres. C'est ainsi que j’ai pu payer ma pension et faire quelques économies. Deux années ont passé à un rythme très lent, pendant lesquelles Claire s’est mariée avec le fils d'un autre aubergiste de la ville; le temps était venu pour moi de continuer mon chemin. Mon médaillon ne quittait pas mon cou et je relisais chaque soir le livre qui parlait de Voiron, ce village qui avait vu naître ma famille.
Sur les quais, des marins anglais commençaient à parler d'une invention qu'ils appelaient le "cheval vapeur" et qui devait remplacer le cheval comme moyen de transport. Certes, j'avais vu près de Montréal une tannerie de peau d'ours qui utilisait l'eau du Saint-Laurent pour faire tourner une machine à vapeur, mais je ne voyais vraiment pas comment un cheval pourrait utiliser de la vapeur, qui plus est, sur des rails…Un soir, un ami de l'aubergiste m'a expliqué que cette étrange invention allait conduire le monde à sa perte. D'après lui, on entassait des gens dans une espèce de diligence qui était tirée par une autre diligence avançant sur des rails et pouvant atteindre six lieues par heure. Il a aussi ajouté que c'était un certain Stephenson qui avait inventé la machine à tracter qu'il avait appelé "fusée", car elle allait plus vite qu'un cheval. « Tu verras, m’a-t-il dit, notre région va utiliser cette machine, il paraît qu'ils l'ont déjà fait dans une ville proche de Lyon: Saint-Étienne. » En entendant parler de Lyon, mon cœur n’a fait qu'un tour et l'image de mon père dans sa prison m’est revenue. C'est lui qui avait prononcé ce nom il y a maintenant deux ans, deux ans qu’il n’était plus de ce monde… C'était la dernière fois que je le voyais, juste avant mon départ pour l'Europe. Il m'avait parlé du livre de mon grand-père et m'avait dit que Voiron était à quelque vingt lieues d'une ville appelée Lyon. Reprenant mes esprits, j’ai continué à écouter l'homme qui affirmait qu’on allait construire une voie ferrée (c'est le nom que l'on donnait à ces routes de fer) entre Paris et Lyon et que plus tard, on pourrait même rejoindre une ville située à l'extrême sud de la France, ville qui avait donné son nom à l'hymne national de la France : Marseille.
" Sans doute ont-ils besoin d'hommes forts comme toi, pour poser ces rails de fer! Tu pourrais y travailler et te rapprocher ainsi du village de tes ancêtres", m’a-t-il suggéré. Dès le lendemain matin, je suis parti en direction de Paris, quittant avec tristesse l'aubergiste et sa femme qui avaient été comme des parents pour moi, orphelin d'une terre si lointaine.
Le voyage jusqu'à Paris a duré deux jours. Arrivés dans une ville nommée Amiens, les deux hommes qui étaient partis de Calais avec moi ont débarqué et un couple de jeunes mariés les a remplacés. En entendant mon accent, ils m’ont demandé de quelle région de la France je pouvais bien venir. Je leur ai alors expliqué d'où je venais : si le Canada ne leur était pas inconnu de nom, ce n'était pas le cas du Québec. Le jeune marié, ingénieur de formation, venait d'obtenir un contrat avec une société nommée "Société Paris / Lyon / Marseille". Il se rendait donc dans la capitale de la France pour travailler à l'aménagement d'une voie ferrée, entre Paris et Lyon.
" Pour les chevaux à vapeur" lui ai-je dit naïvement, repensant à l'explication de l'ami de l'aubergiste de Calais. Il a souri et m'a expliqué avec beaucoup de patience que le train était le moyen de transport de l'avenir et que bien avant Stephenson, un français, nommé Nicolas-Joseph Cugnot, avait, dès 1769, inventé un petit véhicule à vapeur. Il m’a aussi parlé de cette ligne entre Andrézieux Bouthéon et St-Étienne, celle si proche de Lyon et donc de Voiron. Il m'a aussi révélé que l'écartement des rails était souvent le même, 4 350 pieds, et qu'ainsi, un jour, on pourrait relier les différents pays entre eux, d'autant qu'il y aurait d'ici 1850 près de 800 lieues de voies ferrées en France et que cela permettrait de transporter le charbon dans toutes ses régions. On ne devinait chez ce jeune ingénieur aucune peur de l'avenir contrairement à celle que semblait éprouver l'ami de l'aubergiste. Cette foi en un meilleur lendemain n'avait d'égal que celle qui m’habitait et m’assurait de retrouver la terre de mes ancêtres. Je lui ai parlé de mon projet, lui ai montré le livre de mon grand-père, mais il ne connaissait pas ce village de Voiron. Par contre, il connaissait Lyon, une ville très ancienne construite entre deux fleuves. Il m’a posé mille et une questions sur le Québec, je lui ai parlé du Saint-Laurent et de ses eaux glacées jusqu'au printemps, du Mont-Royal; je lui ai même raconté l'histoire du Château Frontenac et celle des fortifications de la ville de Québec, dont mon père m'avait souvent parlé . Je lui ai aussi décrit la misère des paysans, les sévices causés par le choléra et la chasse aux ours dont la peau, jadis si convoitée, était de plus en plus remplacée par le commerce du bois. Sa jeune épouse me regardait subjuguée, comme si je venais d'une contrée sauvage. Je leur ai enfin expliqué la difficulté de parler notre langue, leur langue, dans un pays dominé par les Anglais et où chaque semaine arrivaient des immigrants irlandais. Oui, la France nous avait abandonnés, mais ça je le gardais secrètement en moi, tout comme le médaillon de mon père.
Le trajet Amiens-Paris a été
des plus agréables grâce à cette conversation et je
ne vis pas le temps passer. Nous sommes arrivés à Paris à
la tombée de la nuit de ce mois de juin qui marque le solstice d'été.
"Où allez-vous
dormir à Paris? m’a demandé Pierre, le jeune marié.
- Je vais
me dénicher une auberge et dès demain, je chercherai un travail
dans la construction du chemin de fer, ai-je répliqué.
- Venez
me voir à mon bureau, j'aurai peut-être quelque chose à
vous proposer", m’a-t-il dit en souriant et en griffonnant sur une feuille
l' adresse de la société P.L.M.
Je l’ai remercié et pris congé de ce jeune couple. Une fois de plus, une rencontre heureuse m'avait permis de faire un grand pas vers ma quête. J’ai trouvé, près du relais des diligences, une petite auberge dont les chambres donnaient sur la rivière qui traversait Paris: la Seine.
Le lendemain, j’ai été réveillé, avant le jour, par un vacarme et des cris. Ouvrant ma fenêtre, j’ai découvert à mon grand étonnement des dizaines de marchands qui s'étaient installés à quelques mètres de l'auberge. Certains vendaient des légumes, d'autres du poisson, d'autres enfin des tissus et c'était à qui crierait le plus fort pour attirer les très nombreux badauds !
Sortant de l'auberge, je me suis mêlé à la foule et là, on m'a expliqué que quelques rues plus loin se trouvait un lieu que les Parisiens appelaient les Halles et que le marché s'étendait des Halles jusqu'à la Seine. Je me suis dirigé vers la rivière, car le jeune ingénieur m'avait expliqué qu'il fallait que je la remontasse à partir du palais du Louvre, où comme il l’avait évoqué le roi de France avait jadis vécu, jusqu'à un pont nommé "Pont Royal" où je découvrirais un bâtiment en construction; c’est à partir de là que les trains quitteraient éventuellement Paris et c'était donc là qu'était installée sa société.
Pierre a été tout heureux de me revoir et m'a accueilli chaleureusement. Il partait trois jours plus tard pour surveiller le chantier de la voie ferrée et m’a proposé un emploi de poseur de traverses entre les rails. Je n'avais que très peu d'argent, en tout cas, pas assez pour rejoindre Lyon, puis Voiron : aussi, ai-je accepté son offre avec soulagement et plaisir.
Les travaux du chemin de fer étaient impressionnants. C'était un mouvement incessant d'hommes et de machines entre des amas de charbon et de bois. Je pensais à mon Québec natal et aux forêts des Laurentides. Y avait-il aussi des trains maintenant à Montréal ? Voilà quatre ans que j'étais parti et plus la moindre nouvelle de mes amis et de mes frères. D'ailleurs comment feraient-ils pour me joindre ? Peut-être étaient-ils exilés en Australie…peut-être morts…
C'est ainsi que j’ai passé plusieurs mois à travailler, à installer des traverses ! Le mois de juin était maintenant là et j'avais pu économiser suffisamment d'argent pour repartir. Le chantier avait atteint la ville d'Auxerre et son rythme était ralenti en attendant la construction d’un pont sur la rivière traversant la ville. Pierre a voulu en profiter pour rejoindre Lyon où les travaux devaient avoir avancé dans l'autre sens. Il a compris ma décision de partir et m’a même proposé de l’accompagner. Il nous a fallu près de trois jours pour atteindre Lyon. Les paysages que nous traversions offraient une alternance de monts et de plaines. Sous les rayons d’un beau soleil printanier, les arbres avaient fleuri; le blanc, le rose et le jaune se mariaient dans un enchantement de couleurs. Nous sommes arrivés à Lyon en fin d'après midi. J’ai fait, cette fois, des adieux définitifs à l'ingénieur et sans tarder me suis rendu à la hallte des diligences qu'on m'avait dit être situé près de la mairie de la ville, sur la place des Terreaux. Là, une employée m'a appris que pour rejoindre Voiron il fallait prendre la diligence de Grenoble qui traversait d'abord différents villages avant de s’arrêter dans celui de mes ancêtres. Elle m'a aussi indiqué une auberge toute proche qui avait pour habitude d'accueillir les voyageurs et qui s'appelait d'ailleurs "Auberge du relais".
Le lendemain, dès 6 heures, j’était debout. La voiture étant déjà complète, le cocher m’a proposé de m'asseoir près de lui. J'ai accepté d'autant plus volontiers qu'en cette fin du mois de mai, le soleil était déjà haut dans le ciel et la journée s'annonçait très belle. De là où je me trouvais, je pourrais découvrir ce paysage qui avait tant marqué les histoires de mon enfance. Le début de ce voyage s’est déroulé dans l’immensité d'une plaine s’étalant à perte de vue, où alternaient des champs de blé, de maïs et d'une autre culture que je ne connaissais pas. Le cocher m'a dit qu'il s'agissait de tabac, une culture introduite depuis peu dans cette région. Plus la journée avançait, plus je pouvais distinguer au lointain de hauts massifs. " Les Alpes", a annoncé fièrement le conducteur, qui était né à Chambéry, une ville située au pied de ces hautes montagnes.
Plus tard, j’ai pu clairement distinguer trois massifs différents. Le cocher m’a expliqué que celui que l'on voyait en face se nommait Belledonne, un nom d'origine italienne qui signifiait "la belle dame". À la droite de cette montagne se nichait un plateau, le Vercors, où la vie était très rude. Les gens y étaient bûcherons ou éleveurs. Il a ajouté que l'on y trouvait de grandes forêts avec des ours. Une telle description a réveillé en moi des souvenirs de mon pays…
" A votre gauche, c'est la Chartreuse, une montagne sauvage et fière; il y fait très froid en hiver et il y a de nombreux lacs… » a-t-il continué. Là aussi, le Québec est revenu à ma mémoire avec ses lacs et ses rivières à saumons… Je lui ai alors donné la raison de ma venue à Voiron et cela a semblé le bouleverser. Lui aussi était très attaché à sa terre et il avait dû la quitter pour trouver du travail à Lyon. Enfin, vers vingt heures, avec un regard plein de tendresse, le cocher m’a dit: "Dans moins d'une lieue, nous serons à Voiron. Mais dites-moi, comment allez-vous faire pour retrouver votre famille ? »
Je lui ai montré le médaillon et le livre que mon père
m'avait laissés. Il a souri et m’a dit:
« Ces documents datent de
plus d'un siècle, Voiron est aujourd'hui un gros bourg de sept mille
habitants et non plus un petit village de 2000 âmes ! D'ailleurs,
si vous restez là jusqu'à l'automne, vous verrez, à
la St-Martin, il y a une grande foire
aux bestiaux et les gens viennent de tous les villages des environs
! »
Comment ne serais-je pas là à l'automne? Je n'avais plus
ni père, ni mère et j'ignorais ce qu'étaient devenus
mes frères. D’autre part, je ne savais effectivement pas comment
retrouver une famille du nom de Morin. Le cocher m’a conseillé d'aller
voir le curé de la paroisse qui pourrait consulter ses registres
de baptêmes, de mariages et de décès.
« Vous
ne pouvez pas vous perdre, m’a-t-il dit, car une immense église
est en construction en l'honneur de St-Bruno, le fondateur de l'ordre des
Chartreux.
- Ceux qui fabriquent
la chartreuse! me suis-je exclamé.
- Vous venez
de loin, mais vous connaissez les bonnes choses", a-t-il plaisanté
en riant de ses grosses dents jaunâtres.
Je lui ai rapidement évoqué mon arrivée à Calais et ma rencontre avec l'aubergiste. Nous étions maintenant rendus à la halte-poste de Voiron. Nous distinguions effectivement devant nous, légèrement en contrebas, une immense construction en forme de cathédrale. Le cocher m'a donné l’adresse d’un ami aubergiste en me souhaitant bonne chance.
Le lendemain matin, au presbytère, j’ai fait la connaissance du père Martin. C'était un homme d'une cinquantaine d'années passionné par l'histoire de sa ville et qui préparait d'ailleurs un livre sur ce sujet. Il ne connaissait personnellement aucun Morin. « Mais, me dit-il, les noms évoluent avec le temps et il vous faudra chercher les Molin, les Mautrin ou d'autres noms aux graphies approchantes. » Il m'a laissé consulter ses registres de baptêmes. Un jour entier de recherches ne m’a pas permis de retracer le moindre Morin. Une semaine plus tard, je n'avais toujours rien trouvé. J’ai consulté ensuite les documents relatifs aux décès et là, j’ai trouvé une Louise Morin, décédée en 1795. Était-elle de ma famille ? J’ai pu remonter jusqu’à la quatrième génération de ses ascendants, j’ai épluché les noms de tous ses descendants, mais nulle trace de Théodore Morin, feu mon grand père bien-aimé.
Le père Martin, voyant mon désarroi, m’a conseillé de feuilleter les registres de mariages. « Sans doute, m’a-t-il dit pour me remonter le moral, votre famille à pris souche dans un village avoisinant. Autrefois, les gens allaient souvent, comme c’est le cas aujourd'hui, chercher leur mari ou leur femme dans un autre village. Peut-être découvririez-vous quelqu'un de votre famille dans la liste des mariages... »
C'est ainsi que je me suis plongé dans ce travail fastidieux; je
désespérais là aussi de ne rien trouver, lorsque j’ai
découvert qu'une Marie-Amélie Morin, originaire de Coublevie,
avait épousé en 1779 un certain Louis Alfred Picq.
" Mon père,
pourriez-vous me dire où se trouve Coublevie? ai-je demandé
fébrilement.
- C'est un village
situé à la sortie de Voiron, en prenant la direction de Grenoble.
Le curé du village, le père Louis, est un ami que j'ai connu
au séminaire. Allez le voir de ma part. Vous ne pouvez pas vous
tromper, l'église se trouve au sommet du village, on la voit de
loin. » On la voyait effectivement de loin et je n'ai eu aucun
mal à trouver le père Louis.
"Vous avez de
la chance, mon jeune ami, a dit ce dernier, la Révolution a fait
disparaître de nombreux registres mais pas ceux des mariages, ni
des baptêmes."
Je suis alors reparti à la recherche de mon passé…Une heure… Une heure trente… Mes yeux fatigués commençaient à s’embuer. Quelle déception! Mais non, je n’étais pas encore au bout de la liste… Il me fallait absolument trouver un indice, un détail… Ah! Morin… Marie Morin était en effet la fille de Théodore Morin et de Jeanne-Amélie Vial qui lui avait donné trois enfants : Marie-Amélie; Louis-Pierre et Théodore-Pierre…mon grand père ! Le curé de Coublevie partageait mon excitation mais il a dû me signifier que dans sa paroisse, il n'y avait plus de famille Morin et qu'il avait effectivement un jour entendu un Ancien lui parler d'un membre de cette famille de paysans, parti au-delà des océans. Coublevie! Je me retrouvais donc dans le berceau de plusieurs générations de Morin, mais il était vide! Les membres étant morts ou dispersés, leur nom n'était plus qu'un souvenir!
« Il ne tient qu'à vous de le perpétuer! » m’a lancé le père Louis. J'avais maintenant plus de trente ans, mon père était mort depuis douze ans, mes frères exilés Dieu sait où… Je resterais donc dans ce village, peut-être jusqu'à la St-Martin, cette grande foire qui marque l'automne à Voiron, peut-être plus longtemps…
Le curé de Voiron, le père Martin, m’a demandé l'autorisation
de raconter mon aventure dans son livre sur l'histoire de Voiron; j'ai
accepté, espérant qu'un jour mes descendants pourraient la
consulter à titre de document et s’y référer, comme
j'avais su conserver le médaillon et le livre de mon grand père…
Bien des années plus tard…
« Morin, que lis-tu pendant
que j'explique l'exercice au tableau?
- Rien Monsieur, ce n'est rien…
- Montre-moi quand même ce
livre qui n'a pas l'air tout jeune…Où l'as-tu trouvé?
- Dans la grange de mon grand-père
qui vient de mourir, monsieur…
- Et où habitait ta grand-mère
?
- Tout près de l'église
de Coublevie, monsieur. »
Le professeur
de Littérature prend le livre des mains de Pierre-Gabriel, se met
à le regarder, l'air très intéressé…et demandant
le silence, il lit à haute voix:
"Il me semble
qu'il y a bien longtemps déjà que mon père a été
condamné…. »

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